Le Professeur
John Scheid nous a envoyé le résumé, reproduit ci-dessous, de la conférence
qu’il a prononcée le 30 juin dernier à l’EHESS et intitulée « Religion civile
et dévotion privée dans la Rome antique. Le citoyen et l’individu ».
Le grands historiens du XIXe
et du Xxe siècles ont souvent considéré la religion romaine comme un ritualisme
froid et vide, et par consequent mort ou décadent, par opposition à des formes
antiques de mysticisme et de piété intériorisée. Cette vision est en grane
partie erronée, ou du moins très exagérée. Car d'après les sources, la
religiosité majoritaire des Romains, à Rome comme dans l'empire romain, était
précisément le ritualisme, et cela jusqu'aux IIIe – IVe siècles ap. n. è. Les
religions dites orientales ou les cultes à mystères se sont révélés, à
l'analyse, plus proches des pratiques religieuses traditionnelles que de la
religiosité chrétienne, ne fût-ce que parce que la notion même de l'individu et
du moi n'a pris que tardivement, vers le Ve s. ap. J.C., les premiers aspects
de la personne telle que nous la décrivons, et cela même dans les milieux
chrétiens. La personne du Romain était toujours et essentiellement sa personne
civile ou communautaire. La religion et la piété étaient avant tout une
obligation sociale. N'y a-t-il eu
aucune intériorisation
de la piété dans le monde romain ? Un certain nombre d'auteurs l'ont pensé,
et ont même évoqué un
mysticisme antique. Lap lupart des témoignages invoqués, comme par
exemple les séjours prolongés
que Scipion l'Africain faisait dans le temple de Jupiter, se
révèlent toutefois
trompeurs et ne résistent pas à une analyse approfondie. N'y a-t-il donc rien
d'autre dans la
religiosité romaine ? Se réduit-elle uniquement à une pratique sociale ? N'y
a-t-il
rien de semblable à ce
que les chrétiens appellent la spiritualité ? Indépendamment du fait qu'une
religion « véritable »
ne se définit pas par l'existence d'une spiritualité, il faut reconnaître que
les sources n'attestent pas un tel comportement dans le monde antique. Il est
vrai qu'à partir du IIe siècle de n. è., une poignée de philosophes
expérimentait la vie « selon l'Esprit», qui imposait un ascétisme poussé et des
exercices spirituels qui pouvaient conduire, dans certains cas, à une extase
mystique. Mais ces philosophes étaient très peu nombreux et la majorité des
Anciens, philosophes ou non, ne prenaient pas cette voie. S'il faut chercher
une démarche intellectuelle proche de la spiritualité médiévale, par exemple,
on trouvera plutôt une contemplation et une intériorisation de la règle
rituelle et du rite, nécessaires pour construire, ainsi que les Romains l'ont
fait, la jurisprudence rituelle. Donc une certaine spiritualité, si l'on veut,
mais une spiritualité du rite, intramondaine, fondée peut-être sur la
conviction que seules les relations terrestres avec les dieux étaient du
ressort des humains et de la religion. Le reste demeurait un mystère
inaccessible, qui n'avait aucune importance pour les liens terrestres entre
dieux et humains. Seul le «ritualisme », c'est-àdire la religion, remplissait
ce rôle.