La XIIe conférence Robert Hertz

 

 

Le Professeur John Scheid nous a envoyé le résumé, reproduit ci-dessous, de la conférence qu’il a prononcée le 30 juin dernier à l’EHESS et intitulée « Religion civile et dévotion privée dans la Rome antique. Le citoyen et l’individu ».

 

Le grands historiens du XIXe et du Xxe siècles ont souvent considéré la religion romaine comme un ritualisme froid et vide, et par consequent mort ou décadent, par opposition à des formes antiques de mysticisme et de piété intériorisée. Cette vision est en grane partie erronée, ou du moins très exagérée. Car d'après les sources, la religiosité majoritaire des Romains, à Rome comme dans l'empire romain, était précisément le ritualisme, et cela jusqu'aux IIIe – IVe siècles ap. n. è. Les religions dites orientales ou les cultes à mystères se sont révélés, à l'analyse, plus proches des pratiques religieuses traditionnelles que de la religiosité chrétienne, ne fût-ce que parce que la notion même de l'individu et du moi n'a pris que tardivement, vers le Ve s. ap. J.C., les premiers aspects de la personne telle que nous la décrivons, et cela même dans les milieux chrétiens. La personne du Romain était toujours et essentiellement sa personne civile ou communautaire. La religion et la piété étaient avant tout une obligation sociale. N'y a-t-il eu

aucune intériorisation de la piété dans le monde romain ? Un certain nombre d'auteurs l'ont pensé,

et ont même évoqué un mysticisme antique. Lap lupart des témoignages invoqués, comme par

exemple les séjours prolongés que Scipion l'Africain faisait dans le temple de Jupiter, se

révèlent toutefois trompeurs et ne résistent pas à une analyse approfondie. N'y a-t-il donc rien

d'autre dans la religiosité romaine ? Se réduit-elle uniquement à une pratique sociale ? N'y a-t-il

rien de semblable à ce que les chrétiens appellent la spiritualité ? Indépendamment du fait qu'une

religion « véritable » ne se définit pas par l'existence d'une spiritualité, il faut reconnaître que les sources n'attestent pas un tel comportement dans le monde antique. Il est vrai qu'à partir du IIe siècle de n. è., une poignée de philosophes expérimentait la vie « selon l'Esprit», qui imposait un ascétisme poussé et des exercices spirituels qui pouvaient conduire, dans certains cas, à une extase mystique. Mais ces philosophes étaient très peu nombreux et la majorité des Anciens, philosophes ou non, ne prenaient pas cette voie. S'il faut chercher une démarche intellectuelle proche de la spiritualité médiévale, par exemple, on trouvera plutôt une contemplation et une intériorisation de la règle rituelle et du rite, nécessaires pour construire, ainsi que les Romains l'ont fait, la jurisprudence rituelle. Donc une certaine spiritualité, si l'on veut, mais une spiritualité du rite, intramondaine, fondée peut-être sur la conviction que seules les relations terrestres avec les dieux étaient du ressort des humains et de la religion. Le reste demeurait un mystère inaccessible, qui n'avait aucune importance pour les liens terrestres entre dieux et humains. Seul le «ritualisme », c'est-àdire la religion, remplissait ce rôle.