Dan Sperber ayant accepté
d’offrir à l’Apras ce n° 13 porte-bonheur, près de cent personnes se sont
retrouvées le vendredi 3 juin 2005, pour l’écouter dans le grand amphithéâtre
de l’EHESS, boulevard Raspail à Paris.
Je résumerais volontiers le propos de Dan à la
façon d’un itinéraire de randonnée : Du culte de Saint Besse aux Chaînes
Causales de la Culture. Plus bref encore et siglé, comme Sperber lui-même l’a
fait pour la seconde partie de son parcours,nous obtiendrions : du CSB aux CCC.
Point de départ du conférencier : les courses estivales de Robert et
Alice Hertz dans les Alpes Grées italiennes, vers 1910.
But de ces courses : un Haut Lieu (2047 m.) pour parler comme la
Bible, ou « une foule dévote et joyeuse de montagnards s’assemble tous les ans
pour fêter Besse, son saint protecteur ». Alliant observation directe et
fouilles en archives à une acuité anthropologique exceptionnelle, Hertz tire de
ces excursions un texte de soixante pages. Publié en 1913, un an avant la
première mission de Malinowski en Nouvelle-Guinée et deux ans avant que Robert
Hertz ne soit tué sur le front, ce chef-d’œuvre presque centenaire de
l’ethnologie européaniste n’a pas pris une ride.
Dans le cycle des conférences dédiées par l’Apras à
mémoire de ce grand ancêtre, Sperber est le premier qui ait redoublé l’hommage,
en faisant d’un travail même de Hertz — le CSB —le tremplin de sa propre
réflexion. Celle-ci s’empare de la notion de « force qui pousse [des acteurs
sociaux à faire ceci, puis cela, etc.] » et montre comment cette notion massive
peut être avantageusement dépliée, articulée à l’ethnographie même de Hertz, en
analysant les actions et les interactions des dévots en termes de causalité
pragmatique et / ou cognitive. Des causes s’enchaînant à leurs antécédents
mémorisés en amont, en aval à des effets qui peuvent en causer d’autres à leur
tour, Sperber déploie dans plusieurs dimensions analytiques, en distinguant
soigneusement l’échelle de chacune, un réseau de chaînes causales de la
culture.
Conduite avec rigueur et brio, l’analyse est
éclairante et féconde. Le culte de Besse en sort illuminé et revigoré,
anthropologiquement parlant. Une seule chose a été oubliée en chemin :
l’énergie, la forme proprement sociale de l’énergie que la notion hertzienne de
« force » mettait au premier plan. Quelle est l’énergie qui forge et soude la
causalité des annaux, les relie proprement agencés les uns aux autres, et tire
tous ces enchaînements vers leur destination cultuellle et culturelle ?
Claude Macherel
« Saint Besse, étude d’un culte alpestre », (RH 67, 1913), republié en 1928 chez Félix LAcan, dans un recueil posthume de Mélanges longtemps épuisé , réédité aux PUF en 1980 sous le titre : Sociologie religieuse et folklore.